
Il y a quelques temps je me suis enfin confié à vous sur instagram concernant les crises d’hyperphagie boulimique dont j’ai souffert durant environ un an (2017/2018). J’ai été choqué de voir à quel point on était nombreux à souffrir ou avoir souffert de ce trouble du comportement alimentaire. Moins connu que l’anorexie mentale (qui peut présenter un risque vital), ça reste un trouble difficile à vivre et à accepter. L’hyperphagie boulimique se définit comme une surconsommation importante et compulsive de nourriture sur une courte durée (pour moi c’était environ 2 heures), sans qu’il n’y ait derrière de comportements compensatoires (des vomissements par exemple, ou une pratique sportive intense).
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Je ne sais pas s’il y a eu un élément déclencheur. Petit à petit j’ai commencé à manger beaucoup plus qu’à l’ordinaire sur certains repas, notamment lors d’occasions festives, d’apéritifs dînatoires, etc. … Je dépassais largement le stade du “ventre plein”, c’était jusqu’à en avoir mal au ventre et être malade le lendemain. “T’as été trop gourmande, franchement c’est n’importe quoi”. Les premières fois je m’inquiète pas : “je serais plus raisonnable la prochaine fois”. Tu parles. Ça se répétait, et ça devenait de plus en plus sévère. Ce que je pensais être juste de la gourmandise exacerbée, prenait réellement l’apparence de crises incontrôlables, de plus en plus fréquentes. Chez moi c’était souvent le soir, après le repas. Mais ça pouvait arriver au boulot, chez des proches, mais dans ce cas là toujours de façon discrète. Discrète, car j’avais tellement honte de cette perte de contrôle, cette incapacité à m’arrêter de manger. Je pouvais changer de pièce avec de la nourriture cachée sur moi pour aller l’engloutir à l’abris des regards. Tout ce que j’avais sous la main (me donnant un minimum envie) y passait. C’était impossible de m’arrêter tant que la crise n’était pas passée « d’elle même ». Et autant vous dire qu’à ce moment là, j’étais déjà dans un état pitoyable. Résultat : Nausées, culpabilité, crise de foie… une à deux fois par semaine. Mon quotidien c’était soit d’appréhender la future crise, soit d’être mal suite à la crise de la veille. Une fois la crise passée, je me disais toujours que ce serait la dernière, que je serais plus forte la prochaine fois. Mais en fait non. C’était épuisant psychologiquement et physiquement. Mon travail de blogueuse culinaire n’aidait pas du tout, car de fait ma vie tournait déjà autour de l’alimentation. Mon esprit était toujours tourné vers la nourriture. Certains jours tout allait bien, et d’autres c’était la cata.
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J’ai mis un moment à accepter que j’avais un problème, à me l’avouer. Et même une fois conscientisé j’ai mis des mois à l’avouer à Kévin, à qui je dis pourtant absolument tout. Pourtant, même s’il était au courant, je continuais de me cacher lors des crises. J’avais trop honte, trop honte de paraître faible devant lui, et surtout j’avais peur de le rejeter s’il essayait de me freiner lors d’une crise. J’étais déjà en confrontation avec moi-même, je ne voulais surtout pas l’être avec lui en plus. J’ai cherché à m’en sortir seule, à corriger le problème à la source. Déjà j’essayais de ne pas, en plus des crises, cumuler l’angoisse de prendre du poids à cause de ces dernières, car je savais que ça allait m’enfoncer dans un cercle ultra vicieux. Je me répétais sans cesse qu’il ne fallait pas que je compense en me privant dans l’assiette. Je savais que ce serait contre-productif. Car la frustration accentuerait sans doute les crises. J’ai même choisi de prendre le chemin inverse pour essayer de supprimer totalement mes crises : Je me disais que je devais être trop dans la frustration pour éviter de reprendre le poids que j’avais perdu grâce à mon rééquilibrage alimentaire de ces dernières années et mon activité sportive. Pourtant à l’époque je ne me sentais pas mal dans mon corps, je mangeais équilibré, sans que ce soit une fixette non plus et une contrainte. “Mais non c’est forcément ça, tu dois trop être dans la restriction sans t’en rendre compte, donc tu compenses”. Du coup pour essayer de régler le problème : augmentation des quantités et des repas bien “fat”. Pas forcément parce que j’en avais envie, mais les crises venaient bien de quelque part, et ça me semblait être le plus “logique” pour supprimer ces comportements compensatoires. En gros j’étais ma propre psychologue/diététicienne, je me suis auto-diagnostiqué. Sauf que les crises ont continué, et je me sentais totalement nulle de ne pas arriver à m’en sortir par moi-même. J’ai donc commencé à accepter l’idée que j’avais besoin d’aide.
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C’est à ce moment là (et sans que ça n’ait de lien avec mes crises), que nous avons sauté le pas avec Kevin : j’allais arrêter la pilule. On se lançait enfin dans notre projet bébé !
Je dis « enfin », car ça faisait quelques années déjà que j’attendais ça, que mon envie de devenir maman s’intensifiait, mais il a fallu un peu plus de temps à Kévin pour se sentir prêt. Alors j’ai patienté. Et ce fut donc un vrai soulagement pour moi de l’entendre enfin me dire “Allez on y va”. J’appréhendais le fait de faire mes crises d’hyperphagie tout en étant enceinte, mais j’attendais ça depuis trop longtemps pour que ça me freine. Mais ça a fini de me motiver pour consulter et me soigner. Sauf que je n’en ai pas eu le temps.
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De suite après l’arrêt de ma pilule, mes crises se sont calmées, se sont espacées, pour finir par disparaître totalement. Et ça très rapidement. J’ai pas réalisé de suite, c’est après que j’ai compris que mes crises d’hyperphagie boulimiques depuis un an, étaient certainement là en réponse à ce besoin viscéral d’avoir un enfant. Je crois même que j’ai sous-estimé cette envie, tout simplement car de toute façon je n’étais pas seule dans cette situation, et que je voulais que Kévin se sente prêt lui aussi sans que je n’ai besoin de lui mettre la pression. En attendant je me remplissais avec la nourriture, à défaut de porter la vie. Et même si j’ai mis un peu de temps pour tomber enceinte, les crises ne sont pas revenues pendant ces mois d’essais. J’étais sereine car c’était lancé, on avançait. Moi qui cherchait une raison à ces crises dans mon alimentation, j’étais loin du compte. J’ai compris que le rapport au corps n’est pas le seul facteur des troubles du comportement alimentaire. Ils interviennent de façon générale en réponse à des souffrances psychologiques, psychiques (plus ou moins graves), quelles qu’elles soient.
J’aurais dû consulter (psychiatre, médecin traitant, psychologue…) dès lors que j’avais accepté le fait que j’avais ce problème. C’est plus facile à dire qu’à faire, surtout après coup, mais vraiment j’aurais dû. Car ça m’aurait peut-être aidé à comprendre la source de ces crises plus vite, et à ne pas me rendre malade tout ce temps. Déjà 2 ans que j’en suis débarrassée, où plutôt deux ans sans elles. Je n’exclue pas la possibilité qu’elles reviennent un jour. J’ai désormais conscience que mon état psychologique joue énormément sur mon alimentation, et j’en ai eu un nouveau exemple récemment. Depuis que j’ai accouché (il y a 4 mois et demi ce jour), j’ai mon appétit qui s’est quasiment divisé par deux. Je mange beaucoup moins, je suis calée très vite, et je suis même moins intéressée par la nourriture (ce qui n’est pas toujours pratique pour le travail). Néanmoins je ne le vis pas mal, je suis heureuse comme jamais depuis l’arrivée de Milo. Je me nourris de lui je crois, c’est tout. C’est tellement bouleversant l’arrivée d’un enfant faut dire, sur tous les points. Mais ce n’est pas un mal-être, ou une angoisse. J’ai juste moins faim, alors je m’écoute, et peut-être que mon appétit reviendra petit à petit à la normale.
Bref je m’égare. Pour revenir à mes crises d’hyperphagies : si j’ai décidé d’en parler, c’est dans l’espoir de permettre une libération de la parole. Et au vu de tous les messages que j’ai pu recevoir sur instagram, ça a fonctionné. J’ai même reçu des messages de personnes que je connaissais, dont j’ignorais totalement le fait qu’ils avaient traversé la même chose. C’était mon objectif. Que ceux qui le vivent ou l’on vécu se sentent moins seuls, moins honteux, compris. Car outre les répercussions physiques, c’est vraiment ce sentiment de honte, cette solitude qui font le plus souffrir. Le tabou autour des TCA génère tellement de souffrances supplémentaires. Chacun souffre en silence, se cache, se déteste, sans oser demander de l’aide. Si je vous ai livré mon témoignage, c’est dans l’espoir d’aider, ne serait-ce qu’une personne parmi vous. De casser un peu ce sentiment de solitude intense.